Abdou N'Gom ou l'homme aux multiples visages
Publié le 10 Mai 2010
Le 31 mars 2010 à 20h au sein de la Maison des Métallos (Paris 11ème) a été présenté le spectacle de danse « Entre-deux » dans lequel Abdou N’Gom mettait en scène et en mouvement une même idée: la notion d'appartenance.
Cette notion d'appartenance, relative à chacun, prend son sens dans l'acquisition de l'expérience individuelle. Homme ou femme; noir, blanc ou métisse; petit ou gros: toutes ces caractéristiques qui définissent ce que nous sommes ne sont pas pour autant les éléments qui décrivent qui sommes nous réellement? Des êtres de chair, certes, mais bien plus encore: des âmes, des rêves, des pensées, des douleurs, des faiblesses. Alors pourquoi donc l'homme s'est il mit autant de préjugés dans la tête? Autant de raisons de rejeter celui qui se montre nu face à lui?
Dans ce solo interprété par Abdou N’Gom (Cie Stylistik), j'ai vu un homme qui se donnait corps et âme pour nous transmettre son sentiment de regret par rapport à cette société si refermée dans laquelle nous tentons de vivre malgré nos différences.
Abdou N'Gom, ou l'homme aux multiples visages
Sur le tract distribué à l'occasion du spectacle « Entre-deux » à la Maison des Métallos, il est écrit: « Abdou N'Gom aborde dans ce solo hip hop la question identitaire. Fort de deux cultures qui font de lui ce qu'il est aujourd'hui, il n'oublie pas les difficultés qui l'ont traversé et tente dans ce solo d'aller au delà des apparences pour mettre en scène un questionnement à la fois personnel et universel ».
Première impression
Intriguée par cette salle obscure au sous-sol dans laquelle je me rends, j'attends avec impatience le commencement du spectacle. Une scène noire, des spectateurs silencieux, et puis une ombre vient se poser sur le décor.
Une musique délicatement rythmée d'instruments africains annoncent le début de la danse. L'ombre devient homme, par un jeu de lumière au sol qui éblouit sa danse dans l'obscurité. Une danse sauvage et animale où l'homme se met dans une position de défense. Au rythme de la musique qui devient de plus en plus électronique, les pas de danse s'accélèrent au sol et l'émotion se fait déjà ressentir. Imaginez les mains du danseur posées en appui sur la scène, celui -ci ne se servant pour ainsi dire que de ses jambes pour suivre la cadence décomposée de la bande sonore.
Progressivement, une ambiance intime se fait sentir. Les yeux rivés sur le danseur en pleine expression, notre esprit ne reste pas moins insensible à la musique devenue mélancolique qui l'accompagne. Le choix de la musique et les jeux de lumières sont deux éléments importants qui contribuent à apprécier ou non un spectacle. Ici, tout est magnifiquement pensé.
Vient ensuite une scène où l'homme, après avoir mimé le combat, se panse au fur et à mesure la globalité de son visage. On comprend alors qu'il ne s'agit pas simplement de soigner des blessures, mais plutôt cacher ce que les autres voient de nous. Il se forme alors grâce à ses bandages un masque blanc, symbolisant l'homme qu'il n'est pas, lui étant noir. Longtemps, il se regarde dans le miroir et se confronte à ce masque qu'il aimerait sans doute porter à vie, puisque notre société d'apparence ne l'accepte pas dans sa vraie couleur. Il en découle de cette scène un véritable mal être social, où l'individu est forcé de constater que sa différence est une contrainte et non un atout.
Par la suite, l'homme se relève et commence une danse obscure où des bandes blanches viennent se peindre sur sa peau noire. Ses mains parcourent son corps, le griffe et l'abime dans son moi extérieur. Puis, lentement, il enlève son masque et nous montre son visage. La danse qui suit est violente, brutale, et l'on sent bien que l'accent est mis sur l'instinct animal de l'être humain. La lumière centrée uniquement sur le visage, Abdou N'Gom nous dévoile sa véritable nature. Il prend d'une main son masque, et le positionne face à lui. Ce masque, ce pourrait être lui, mais en l'occurrence il s'agit de celui qu'il ne peut pas être, celui qui le remet en question et le confronte à la réalité de notre société.
Vidéo: Arnaud Deparis
Notons les jeux de lumières qui mettent en relief les détails que Abdou N'Gom a pensé pour mieux véhiculer cette pensée identitaire qui suit le sujet de son œuvre, et qui créent par la même occasion un effet d'ombre sur le mur de la scène.
Elément important, car sur ce mur on y voit les ombres se décupler puis se rassembler pour ne former au final qu'une seule et même ombre. Cela insiste sur les différentes facettes de l'Homme, un seul homme danse sur scène mais derrière il y a deux ombres qui dansent, deux êtres qui ne se complètent pas forcement voir se contredisent.
La musique, troublante et bouleversante, nous emmène immédiatement dans l'univers quelque peu torturé mais poétique du danseur. Variant entre les mélodies ethniques et occidentales, elle trouve son sens dans l'idée de la question identitaire, et chacune de ses notes est mise en chorégraphie par le danseur de façon cohérente.
La vision du chorégraphe
Selon Abdou, il est intéressant que le spectateur interprète le spectacle selon sa propre expérience. Qui n'a jamais été confronté à des moqueries, des sentiments de rejets? Qui n'a jamais ressenti le doute sur qui il est vraiment?
Savoir qui l'on est et non savoir ce que les autres voudraient que l'on soit.
Abdou N'Gom a montré, par sa chorégraphie et sa mise en scène, l'histoire d'un homme contemporain en quête de sa propre identité. Par la danse hip hop qu'il affectionne particulièrement, il exprime librement son combat, mais aussi son amertume vis à vis de ces gens qui l'ont jugé.
« Je danse donc je suis ».

Son œuvre est pour ainsi dire une expression poétique de sa souffrance. Comme certains souffrent d'être rejetés par un handicap, lui souffre d'être rejeté par rapport à sa double culture marquée sur sa peau. Et ce n'est d'autant moins évident lorsque le rejet se crée au sein même d'un des deux groupes culturels auquel on appartient.
C'est en cela que son œuvre est intéressante et percutante. Plus encore que la beauté de la danse et du spectacle en lui même, le message qu'il cherche à faire passer nous oblige à nous confronter à nos propres doutes et souffrances passées, conséquences des rejets et discriminations auquel chacun d'entre nous à du faire face, à un moment ou un autre.
Inès Louhichi
Crédits photos: Clémence Richier
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